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lundi 7 juillet 2008

Parce que c'était Garett, parce que c'était Elbertina

Ah! Ce n'est pas la première fois que cela lui arrive.
Mais là c'est particulièrement intense, Elbertina DOIT se taire : nonononononononon, elle n'est pas amoureuse, jamais de la vie. C'est pas son genre. Elle peut dire comme L.F. Céline :"L'amour, c'est l'absolu mis à la portée des caniches", ça la fait même pas rigolée, juré, craché, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer!
Sauf que la pauvre Elbertina, en enfer, elle y est déjà.
Parce que farouchement, elle aime Garett. Elle arrive des fois à faire juste assez semblant pour croire elle-même que c'est pas le cas (enfin presque...)
En plus, Garett - même s'il jurera devant tous les dieux le contraire - il aime bien qu'on lui mente et s'il ne se retenait pas, il dirait : " Oooh Elbertina mens-moi, oh oui plus fort, encore" mais non il peut pas faire des trucs comme ça, c'est dégoûtant, mais enfin, voyons.

Alors elle, tu vois, elle racle le parquet avec ses dents, l'amour est comme une gargouille qu'elle aurait avalé, et putain ça pèse une tonne.
Elle dit sans rien dire, la pauvre, et c'est épuisant, elle qui est à plus à l'aise dans de gros sabots plutôt que juchée sur des talons aiguilles.

Garett est un habitué des messages sibyllins, et il la submerge de textos toute la journée (si ça c'est pas de l'amour, c'est de la rage, se dit Elbertina, ou peut-être bien les deux!), ces textos semblent tous annoncer le Grand Schelem du Mal, l'Apocalypse, Armageddon, la fonte accélérée des glaciers, ou tout ça en même temps. Non en fait, Garett souffre ou est en joie, ce qui ne mérite rien de plus qu'une consécration universelle.
Elle répond en tremblant, de peur qu'il ne lise entre les caractères l'amour qu'elle ressent pour lui. L'omniscience de Garett n'a jamais été remise en question, après tout.

Et puis, il n'y voit que du feu! Du feu, ah! S'il le voyait ce feu qui la consume, ah!

Parce qu'Elbertina est comme ça, elle fait des blagues comme ça, vachement drôles, et qui la font rire qu'à elle.
Quelle force de la nature!

Des fois, Elbertina et Garett se retrouvent dans la même pièce. Et même dans le même lit.
C'est le cas, ce soir.
Elle l'écoute parler de gens dont elle se contrefout complètement, elle se dit qu'elle préfère les messages auxquels elle ne comprend pas grand chose.
Garett est un poète, ça excuse tout (même si Elbertina pense secrètement qu'elle est bien meilleure que lui. Elle ne le dit pas, il pourrait se sentir castré/ decidé de ne plus manger que du riz en signe de protestation / cessé la seule activité à peu près intéressante de sa vie)
Garett est un poète, mais il a peur des femmes.
Tandis qu'Elbertina rêve aux poèmes d'Eluard, Garett lui raconte son désir de ne plus jamais avoir de rapports sexuels de sa vie. Le sexe, c'est sale et ça ne sert à rien (Elbertina penserait " comme ta poésie, ducon" si elle s'en laissait le loisir)
"Le sexe, ça n'a pas de sens, c'est un frottement pervers puisqu' absurde, une erreur de la nature, je veux être un pur esprit, dépasser les contingences du corps, je veux être libre!"

Quelques heures plus tard, Elbertina, les yeux grand ouverts, écoute Garett respirer. La gargouille se fait un peu moins digeste. Sa main parcoure une distance qui lui parait infinie, et puis l'air de rien, les mains se rejoignent, les caresses s'échangent, se délient...
Mais alors, comme il faut faire comme si l'on ne faisait rien PAS VU : PAS PRIS, c'est méga ennuyeux de la mort de l'art.
Elbertina se demande donc ce qu'elle fiche là... Et puis elle se souvient : l'amour! Elle finit donc par se confier à Garett, dans un accès désespéré d'espoir hystérique : "tu sais Garett je crois que j'ai des sentiments pour toi, je crois que je t'aime Garett, vraiment! JE T'AIME, BORDEL, TU COMPRENDS ?"
Alors Garett lui dit, furieux :
"QUOI? Mais je croyais que tout allait bien entre nous! Que tu étais avec moi pour ce que j'étais! Je suis DECU, terriblement DECU. Tu me trahis, Elbertina, tu fais de moi un homme et maintenant, tu jettes tout ça à la poubelle, tes sentiments sont rien, Elbertina, c'est RIDICULE. Je ne veux pas m'abaisser à ça, je ne peux plus te voir, PUISQUE TU M'AIMES, TOUT EST FINI ENTRE NOUS!"


Deux jours plus tard, Elbertina reçoit un sms de Garett: "oh le chant des oiseaux remplit mon coeur d'une douleur paradoxale mais néanmoins insouciante et éthérée, j'avance seul dans un paysage de tourmente idolatrée par la musique des anges déchus de la nostalgie, ignoré par les autres, ces ignorants infatués de leur propre gargarisation; c'est mon destin"

Et c'est reparti pour un tour, se dit-elle en soupirant.


..............

***Ceci est un message de l'amicale des bloggueuses en Poitou Charentes militant pour.***

Merci à Sygne et à Abs de m'avoir encouragée à écrire un truc pareil , hahhaha, et non merci au Bob qui m'a permis de le faire, re hahahaha


lundi 17 décembre 2007

I'm Not There

Ses yeux brillent. Tu connais bien ça, toi, la douleur de l'autre, le cortège frissonnant des ombres, le regard perdu, la liasse de débris en éventail dans chaque main, à agiter, meurtrie, désespérée.
Peu de mise-en-scène, on se suffit à soi-même.
Ce que je sais et que tu ignores, ça n'est rien, sinon les étoiles, sinon la guerre, sinon la paix.
La lutte est toujours secrète, elle est toujours intérieure, elle se nourrit de nos ambivalences, nous sommes le grand monstre assoiffé de sang et de miel.
Qui peut laisser couler l'or sans y tremper un doigt pour en sentir la consistance, qui peut se désintéresser de lui-même au point qu'ensuite il ne porte pas ce même doigt à la bouche?
Alors, ça y est, les larmes coulent.
Elle est là, l'émotion, la tangente, le réveil brutal et incertain.
Mais cela fait partie d'un tout, et toi et moi, nous le savons, nous la connaissons, la longue mélopée déchirante, les accents toniques, les sanglots à contre-temps.
Permets-moi d'écourter un tant soit peu, il y a des refrains qui m'écœurent, qui pèsent sur ma poitrine, comme une masse visqueuse, un monolithe connu et reconnu (qui fait la sourde oreille).
Alors voilà que tu n'as rien à dire, que tu te tais, que tu te laisses ignorer, toi et ta prétention, toi et ton orgueil, ta solitude qui se voudrait plus ajustée, cousue-main, ciselée : une solitude infiniment baroque.
Et tu me regardes, voilà, regarde-moi, avec ces beaux yeux brillants que je t'envie, dans cette glace qui ne me réfléchit pas mais qui m'annule, qui ne m'engage plus à rien sinon à être toi.

Qu'est ce que ça vaut d'être fasciné par son propre reflet ?

L'assurance que je est un autre.

lundi 22 octobre 2007

The Story Of My Life (4)


18.11.2006



Je me balançais sur ma chaise. Mais la chaise ne suivait pas. Je me suis donnée l'impression d'être une adolescente américaine en proie à une crise de nerfs, si j'avais eu les cheveux longs, je me les serais peut-être arrachés. Histoire de rajouter du piment à la chose. J'étais enfermée là, depuis combien de temps finalement? Quelques minutes tout au plus? Je me sentais déjà oppressée. Une salle d'attente froide comme il se doit. Avec des affiches publicitaires géantes au mur. "Violences Conjugales, appelez, c'est un numéro vert". Ma mère regardait de côté, les yeux rivés sur un point fixe. Il y avait quelque chose d'insondable dans sa façon de se tenir. Un vide arrachée à la peine, je pense. Quelques minutes auparavant, elle m'avait intimée de me la fermer. Je babillais de tout et de rien, riais un peu trop fort, j'imagine. Ce n'était pas vraiment décent, même pour moi-même.


-Mlle...hum... Soliquet Maëva, pourriez vous venir, s'il vous plaît?


L'infirmière sur le pas de la porte venait de trouer le fil de mes pensées. Démunie, je me levais. J'intimais à ma mère de ne pas bouger d'un simple geste. Là où j'allais, je serai seule, et je ne voulais pas que cette sensation soit exacerbée par sa présence. Elle a délibéremment ignoré ma volonté muette et s'est levée à ma suite. L'infirmière a déballé son lot de questions, beaucoup plus précises que celles du policier qui m'avait reçue la veille. Elle semblait faire preuve d'une véritable compassion à mon égard. Pourtant, il y avait quelque chose en moi qui me disait que c'était impossible. Elle devait pouvoir sentir les aspérités de la souffrance, pouvoir contourner certaines choses, elle avait dû apprendre à épouser les corps tuméfiés, brisés de ceux et celles à qui elle avait affaire... Elle devait pouvoir distinguer l'horreur du viol, comme un soleil derrière de multiples nuages, qui aurait affranchi l'un de ses rayons par moments... J'ai répondu machinalement à toutes ses questions, parfois je butais un peu, quand je n'arrivais pas vraiment à comprendre ce qu'elle attendait de moi. J'étais une immense interrogation. Je voulais savoir qui j'étais, qui j'étais maintenant, pour être assise dans ce bureau, pour raconter cette histoire, qui semblait appartenir à une autre. Elle m'a dit que le docteur allait me recevoir, et je me suis retrouvée sur la même chaise, immobile cette fois-ci. Le regard mouvant. Il y avait un homme dont le visage était ravagé, marqué de plusieurs coups, des bleus, des plaies, le visage rouge d'avoir trop pleuré. Nos yeux se sont rencontrés. Et les siens semblaient me demander si nous faisions partie du même monde maintenant, de ce même endroit où la violence était la seule et unique résonnance, l'ultime écho de notre innocence pulvérisée. J'ai détourné la tête, j'avais envie de dire non, parce que je ne pouvais pas non plus dire oui.


Le docteur a prononcé mon nom, je l'ai suivi dans un long couloir. Il y avait une interne avec lui. Je me suis un peu déshabillée. Il faisait froid, horriblement froid. Tout mon corps a frisonné et je me suis sentie vaciller intérieurement. "C'est douloureux, ici? Et, ici?"


J'ai répété encore.


En regardant par terre.


Moins d'empathie, le regard technique, scientifique, objectif. Froid, professionnel. Ca m'a fait du bien, peut-être parce que ça rendait les choses plus réelles ou plus irréelles, je ne sais pas.


Nous avons marché le long du couloir, les murs en béton nus me glaçaient le sang, comme si j'avais pénétré dans un endroit interdit, où il se serait déroulé des recherches scientifiques étranges et éthiquement condamnables.


Ca devait être ça, oui, je devais être en pleine science-fiction.




samedi 20 octobre 2007

The Story Of My Life (3)


11.05.2007


Je ne pourrai jamais oublier la fulgurance avec laquelle je l'ai aimé. La brutalité de ce sentiment. La faille qu'il a toujours su occuper. Pour me faire du mal.


Comme démembrée, un pantin désarticulé.


Je l'ai quitté. Je ne pouvais plus supporter ses mains. C'était une des premières choses qui avait attiré mon regard sur lui, ses mains, longues, fines, délicates. Je les avais très vite imaginées se poser sur ma nuque, étreindre mon visage. Maintenant, j'ai peur qu'elles ne m'étouffent, ne m'enserrent, ne me laissent des traces indélébiles sur la peau.


Je vois la caresse se transformer en un acte de cruauté, je sens ma propre résignation.


C'est ce qui est le plus effrayant, cette passivité. Cet espoir mêlé de désespoir, alors tu m'aimes puisque tu me hais. Alors tu m'aimes puisque tu me tues.


Ton pouce se pose sur mes lèvres.


Et oui, je me suis tue.









vendredi 19 octobre 2007

The Story Of My Life (2)

12.04.2007


Hier, j'ai rejoint Amandine chez elle. Une pulsion, l'envie de sortir, de ne plus tourner en rond comme une lionne en cage, envie de humer l'air, de dompter la nuit.


J'ai fourré une bouteille de rhum et du jus d'orange dans un sac plastique et je suis sortie. L'air était doux, il avait plu et l'asphalte brillait. Je me suis engouffrée dans le métro, j'ai attendu la rame en me dandinant sur la musique que j'étais la seule à pouvoir entendre, qui s'échappait de mes écouteurs et irriguait tout mon être d'une émotion bien pratique, préfabriquée. Mon corps et mon esprit ne faisait que répondre à son écho, je n'avais plus à décider.


C'est ce que j'ai recherché encore, une fois arrivée chez elle, en lui donnant l'occasion de me parler, je voulais me remplir d'elle, me remplir de sa vie à elle, et m'oublier un peu. On s'est servi quelques verres et aucun n'est vraiment passé, j'étais obligée de faire un effort surhumain pour ne pas grimacer à chaque fois que j'en prenais une gorgée. Vers minuit et demi, je suis partie. Essouflée dès les premiers pas, la fraîcheur de la nuit, son odeur particulière, les lumières jaunes des réverbères ont immédiatement habité mon esprit. Abandonnée à cette ambiance si particulière, je me suis plusieurs fois arrêtée sur le Pont St Pierre pour scruter la Garonne et emprisonner ses remous dans ma tête. Ma traversée arrivant à terme, le décor autour de moi s'est peu à peu illuminé, Bjork hurlait dans mes oreilles if travel is searching and home has been found I'm not stopping, je me rapprochais de mon but et les battements de mon coeur revenaient doucement à la normale I'm going hunting I'm the hunter, une fraction de seconde, le monde m'appartenait et j'étais là pour le conquérir. J'ai souri à cette pensée fugitive, rangé mon lecteur et poussé la porte du bar.


J'ai frayé mon chemin parmi toutes ces personnes déjà passablement ivres. Comme toujours, dans ce genre de rassemblements, je décelais une connivence secrète, une complicité entre tous que j'étais peut-être ou peut-être pas la seule à voir. Je me suis approchée de lui, il portait sa casquette, ses yeux brillaient, il a dû se plier en deux pour m'embrasser, il m'a sourie et à l'expression de son visage, j'ai tout de suite senti qu'il était attaqué lui aussi. Je lui ai souri et j'ai dit : j'ai soif. Il m'a tendue sa bière. Le spectacle pouvait continuer. Je ne retiendrai pas grand chose de cette soirée : la fille au dos nu, son regard avide récusé par l'ingénuité de ses traits ; les yeux en amande, leurs cils incroyablement longs d'un garçon timide ; l'enthousiasme de celui qui est venu me demander mon prénom c'est bon on sait qui est "tout le monde" ce soir, ici, maintenant avec la joie de l'enfant qui a accompli une mission sacrée. C'était peut-être tout simplement ça, tout ce que l'on espèrait, la négation de l'avenir, la perpétuation des débuts, rester au seuil, ne pas franchir l'infime barrière vers l'âge adulte. Ca aurait été facile d'y voir quelque chose de pathétique, de futile, dans cette profusion vaine d'alcool pour oublier les lendemains morts, les vies tracées, les rêves étouffés, ça aurait été justifié d'être cynique et de cracher sur le peu d'illusions qu'il nous restait... De façon assez inattendue, je m'y suis refusée. J'avais envie de me fondre encore une fois j'imagine, être la corde sensible de cette détresse riante.


On a marché ensuite pendant bien une demi heure, discuté.

- Mais, regarde-moi ça comment c'est ignoble.

- Ce n'est pas ignoble, c'est juste absurde.

- Eh bien, justement, tout ce qui est absurde est par définition ignoble.

-...

- Mais regarde comme c'est moche, l'architecture moderne, et les gens, ils disent "ah oui, c'est beau, oh là là"

-Tu crois vraiment que les gens, ils prennent le temps de se demander si c'est beau?

- Non, non... Ils s'en foutent. .

-...

- Je sais que tu dois mettre mon comportement sur le compte de l'ivresse et me trouver déplorable...

- Non, ce n'est pas ce que je fais. Je comprends.

- ...

- Quand tu te réveilles des fois le matin et que tu te demandes soudainement pourquoi les parkings existent, je crois que t'es déjà mal barré...


J'ai ouvert les yeux vers 10 heures, il prenait toute la place. Il s'était endormi dix minutes après s'être allongé. Il m'avait demandée de lui donner la main. Je savais qu'au bout d'un moment, fatalement, je lui reprendrai et me retournerai. J'avais du mal à rester collé quand je dormais. Je fuyais toujours, pour me retrouver seule et pouvoir m'abandonner... Sinon, je restais dans la retenue, je ne me laissais pas aller au sommeil.

J'ai bougé et il a ouvert les yeux. Je prends toute la place? Il faut pas hésiter à me le dire... Mais son visage était tellement détendu quand il dormait... C'était même presque effrayant de voir ces traits autant changer. Je me suis assise au bord du lit et j'ai tendu la main pour récupérer mes affaires, j'ai commencé à m'habiller. Il fallait que je sorte de chez lui, que je me retrouve seule, que j'erre dans les rues à nouveau. Être une partie du monde, un fragile et infime maillon de la chaîne, faire partie de cette constellation, m'abimer. Il m'a regardée faire sans vraiment comprendre l'urgence qui m'animait. Pas de café? Non, pas de café, juste le ciel au dessus de ma tête, le ronronnement des voitures, la lumière trop crue.


Observer les gens dans cette ronde interminable, ils passeront finalement comme des ombres, au seuil de mon monde.


J'aurais aimé que nous ayons cette liberté-là, la liberté de danser, extraits de nos vies, cette légèreté indicible, comme une chose qui serait restée en surface, tout en prenant ces racines très profondément.


dimanche 14 octobre 2007

The Story Of My Life

24.04.2007


Je me frotte les yeux, réveil difficile. Comme coincée entre deux mondes, ma tête parle trop fort et tout ce qu'il y a autour de moi glisse sans trouver le moindre point d'ancrage. Je voudrais faire le portrait des gens qui sont là, présents en même temps que moi, mais je ne sais pas dessiner. Alors je baisse les yeux et tourne la cuillère dans mon café, je m'oublie dans son odeur, je me focalise sur le bruit que fait la cuillère au fond de la tasse. Je relève les yeux, et incidemment rencontre le regard d'un homme. La trentaine passée, cheveux mi-longs, quelque chose de sauvage dans le visage, un air résolu à arracher n'importe quel plaisir à la vie, un air qui dit "si je te veux, je t'aurais". Je détourne la tête, ce n'est pas moi qu'il cherche, je me suis sûrement trompée. Je joue à chat perché, tendue vers un seul but, j'attends patiemment que le breuvage amer soit moins chaud pour le boire, je suis au-dessus de cet expresso et j'attends, penchée, clouée, suspendue. Je reste floue, entre deux eaux, j'existe à peine, personne ne doit pouvoir me voir. Je me risque cependant plusieurs fois à lever la tête, et à chaque fois, un terrible constat s'opère, c'est bien moi qu'il regarde, moi qu'il défie silencieusement. Plus je fuis, et plus j'ai l'impression qu'il fait quand même une erreur, il s'est trompé de protagoniste pour ce jeu de chassés-croisés. Je ne suis pas celle qu'il croit trouver, je ne sais pas faire ça, je ne veux plus faire ça, faire semblant de pouvoir me donner à un inconnu, la simple idée qu'il s'imagine que cela soit possible me fait horreur. Je suis prise au piège dans son désir. Quand remonte cette bulle qui éclate à la lisière de ma conscience, je prends une grande inspiration, et avale ma première gorgée de café... Il veut savoir s'il plaît encore, s'il plaît toujours. Ca n'a rien à voir avec moi, ça n'a d'ailleurs jamais rien à voir avec moi, je ne suis qu'un prétexte vague, une excuse. Il m'a sourie quand je suis passée devant lui pour aller aux toilettes, j'ai entendu le son de sa voix, je n'ai pas répondu. Quand je suis revenue, il a attrapé mon bras, m'a fait asseoir en face de lui, je n'avais plus le contrôle de mes jambes, son audace me terrorisait.


-Vous voulez boire autre chose? Un autre café?


J'ai dit que ce n'était pas une mauvaise idée, dans ma tête, le rythme irrégulier de mon coeur battait ma peur, et tout le monde pouvait l'entendre, j'en étais sûre.


De plus près, son visage a quelque chose d'indéfinissablement taciturne. Les cernes sous ses yeux creusent ses nuits blanches, ses nuits d'insomnie.


-Vous savez que vous avez des yeux incroyables?


J'ai cru qu'il détenait un secret, quelque chose que je ne connaissais pas. Les yeux de braise, sa façon de se tenir, ça avait des allures anarchiques, il respirait la nonchalance, l'indifférence aux règles. C'était ça ma peur, lui était naturel, moi, en me donnant, je bravais un interdit, j'étais transfuge avec ma propre personne.


Force était de constater qu'il ne vivait pas en autarcie, qu'il suivait toujours les lois que tous les gens suivent, de ces rapports de séduction si peu honnêtes, il s'en était peut-être juste un peu mieux accomodé qu'un autre...


Mon appréhension s'est dégonflée comme un ballon de baudruche qu'on aurait piqué prestement, elle a éclaté dans mon esprit pour ne laisser qu'un nouveau sentiment, assez désagréable, mais bien moins déstabilisant. Le mépris. Ainsi, je reprenais les rènes, je maîtrisais à nouveau.


-Ah oui, et même que ce sont des vrais.


J'ai repensé à lui, à la façon dont on s'était rencontré. Déjà, oui, déjà, tout était là. La possibilité de le haïr, comme de l'aimer. Après, quoi? On ne fait que rejouer les mêmes souffrances et les mêmes joies constamment, outrepassant ce que l'on sait déjà.


Quand on aime sans retour, on ne compte pas, on décompte. Décompte jusqu'à la délivrance. Quelle qu'elle soit.


Je regardais l'homme qui m'offrait ce deuxième café. Si je m'intéressais à lui, je découvrirais sûrement qu'il n'était pas cette surface à laquelle je me plaisais de m'arrêter. J'apercevrais sûrement un monde de pudeur et de retenue, des blessures encore vives, des bonheurs inachevés sur fond de plaisirs assouvis.


Il n'était pas celui que j'aimais, il n'avait pas cette fureur si tangible, cette colère que je ne m'autorisais pas. Ou peut-être que si, mais je n'avais plus envie de le savoir. A quoi cela servirait-il de maintenir les apparences?


-Vous voyez, je ne sais pas ce que je fais ici. Je crois que c'est une erreur. Je vais payer ce deuxième café... Voilà, il faut que je m'en aille.


Je me suis levée, j'ai pris mon manteau, il avait l'air plus surpris que déçu, comme un enfant à qui on aurait subitement retiré un jouet de façon totalement arbitraire. Il n'y aurait pas de grosse crise de larmes ensuite, il oublierait rapidement, après avoir raconté cette anecdote une fois ou deux, ou il la tairait de peur de passer pour un incompétent. Finalement, ce qui compte, quand on devient vieux, c'est le sens de la dérision dont on peut faire preuve.


Peut-être, en fait, serait-il fasciné par ma liberté, cette main offerte au baiser, que l'on retire brutalement, parce qu'on se demande comment on a bien pu en arriver là, avoir le culot de le faire, stopper le mouvement, oser se reprendre, retirer ses billes.



J'ai franchi la porte sans un dernier regard, le sien me brûlait le dos.



Et je n'avais nulle part où aller.




vendredi 12 octobre 2007

Innocente, la fille, on a dit.

.

A l'école, en CE1, nous partagions la classe avec les CE2.
Pendant l'année, pour les CE2, il y avait une visite médicale obligatoire.
Peut-être étais-je encore perdue dans mes rêvasseries (je m'ennuyais) mais l'institutrice m'a demandée d'aller subir un examen de l'ouïe. J'ai dû lui demander au moins trois fois si c'était à moi qu'elle s'adressait. Je suis même revenue plusieurs fois de la cour pour lui redemander tellement je trouvais ça déplacé.
Peut-être était-ce mon imagination mais j'ai pensé qu'elle avait fait ça pour m'humilier.
Je savais que je n'avais aucun problème d'audition, j'étais ailleurs, voilà tout.
Je suis allée passer le test, qui n'a révélé aucun problème.
J'aurai préféré en avoir un, bien sûr.
Quelque chose de palpable, qui explique, qui rassure.

Encore aujourd'hui, quand je n'entends pas, j'en suis mortifiée.
Comme si je faisais exprès.

***

Plus jeune, quand l'on s'adressait à moi, je n'y croyais jamais.
Moi?
Geste interrogateur, mince balancement de ma main, de toi à moi.
Mon regard balaye les alentours...
Moi, vraiment?
Il faudrait qu'un jour, quelqu'un me reconnaisse à ma place...

***

Un de mes fantasmes, ce serait de défroquer un prêtre. Que l'on me préfère à Dieu, ça, ce serait la vraie classe.

***

Aujourd'hui, je portais pas de casquette mais je ressemblais à Paul McCartney.




jeudi 4 octobre 2007

The Chronicles of Nothing

- Tu te rappelles de ces journées blanches?
- Moi? Très bien.
- Tu as souvent mal à la tête, ces jours-là.
- Oui, c'est la lumière, mes yeux, tu sais.
- Tu pleures?
- Oui, j'ai mal.
- Mais... Il fait nuit.
- Je sais...

***

J'ai commencé à faire rouler ce caillou. D'un coup rapide et efficace du pied, je l'ai envoyé à quelques mètres de moi.
En définissant une trajectoire précise de façon à ne pas avoir l'air d'un idiot.
J'ai commencé à faire rouler ce caillou mais je ne sais pas très bien pourquoi.
Je suis sorti du collège et il était juste là, il traînait négligemment, il ne me demandait rien et moi non plus.
Je ne crois pas que notre attitude ait maintenant changé que cela soit la mienne ou la sienne envers l'un ou l'autre, on fait simplement un bout de chemin ensemble. Ca n'a aucun sens, c'est comme ça.
Pourtant en le faisant cheminer avec moi, ce caillou... Je ne peux pas m'empêcher de me poser des questions stupides du genre "mais d'où il vient ce foutu machin", je me dis que les cailloux, c'est de la pierre, alors qu'il vient sûrement de la montagne, mais je peux aussi me demander depuis combien de temps, il erre seul et petit sans la masse informe et compacte de sa terre d'origine si je puis oser dire.
En même temps, de la roche y'en a aussi de la souterraine, et si on en croit la tectonique des plaques, tout a commencé par là d'ailleurs.
Mon caillou, il vient forcément d'en dessous.
Mais d'en dessous d'où?
Les Pyrénées, les Alpes?
Pourquoi pas même les Rocheuses?
Et puis je me dis que je lui veux quand même une origine prestigieuse à ce caillou, alors que peut-être, il vient d'une colline de nulle part, d'une colline qui a même pas de nom, où seuls les habitants du coin l'appellent la colline du Canard, parce qu'elle a vaguement la forme d'un bec.
D'un certain point de vue.

***

Tout à l'heure, je travaillais. Je distribuais un journal gratuit à la sortie du métro. Pour cela, je suis obligée de portée une casquette.
J'ai vu mon reflet par secousses dans les vitres d'une voiture qui passait.
J'y ai vu une nette ressemblance entre moi et le Big Lebowsky.
Allez savoir pourquoi... N'empêche, je me suis bien marrée toute seule.

***




mardi 2 octobre 2007

ch-ch-Changes



Je veux pas que vous me quittiez, j'ai dit, en sanglotant.
J'en ai repoussé un qui s'imaginait m'apaiser avec un geste tendre.
L'autre se tenait à distance respectable, je devais avoir une tronche de bête traquée, elle devait se méfier.

Je suis sortie dans le jardin en contre-bas, l'herbe était humide. Il venait de pleuvoir, et l'air stagnait comme un soulèvement au coeur. Une nausée qui s'étire, s'étire...
Le genre de journée où tu te dis que tu ferais mieux de rester chez toi et quitte à y être, que ce soit tranquille.
Les effusions, ça me gonfle.
Elles apportent une densité à une journée que je rêvais plate, insignifiante, vierge, un coup pour rien : quelques heures tirées à blanc.
Comme si ça suffisait pas que ça m'arrache les tripes qu'ils s'en aillent... Faudrait aussi que je l'exprime!

Voilà.

Me traîner jusqu'au grand marronnier qui trône au milieu du terrain, essayer d'enlever un bout de l'écorce, et ne réussir qu'à m'abîmer un ou deux doigts.

Je me colle à l'arbre de tout mon long, je voudrais sentir le sang battre, le coeur en sourdine.

Tout ce que j'obtiens, c'est un long frisson qui me remonte des reins jusque dans le sommet du crâne.


***

Les maisons sont toujours les mêmes, je veux dire, elles n'ont pas bougé de place, et elles ne vont pas le faire. Ma peur est incongrue, alors : respire, respire.

Par contre, je vais me faire aspirer, moi, c'est sûr.

J'ai 14 ans, je vis depuis toujours dans cette ville.

Je ne sais toujours pas où c'est, chez moi.

***

Un jour, j'écrirais l'histoire d'un vieux peintre et d'une jeune fille qui fait semblant d'être sur le point de mourir.

Je l'appellerai "Le vieux peintre et la jeune fille moribonde"

***

Tu vois, ça fait bien longtemps que je ne lui ai plus parlé.
Je ne sais pas si c'est moi ou lui qui a commencé. Commencé par le silence plutôt que de le garder.
Non, je ne lui en veux pas.
Tu sais, je suis comme ça moi, je ne déteste personne, je n'en ai pas l'énergie.

Bien sûr que ça m'est déjà arrivée.
Mais la haine, je m'y épuise.
Et après, dans le vide, on ne trouve finalement que du vide.
Alors il faut recommencer.
Enfin, c'est ce que l'on s'imagine.
Pour ça, il suffit de substituer un fantasme (fantôme) à un autre.
C'est amusant l'inconstance obsessionnelle.
Le même mouvement, la peine à perpétuité.


Et d'un coup sec, je le dégonfle le vide, tu sais, parce que je suis comme ça, moi, maintenant.

.