Affichage des articles dont le libellé est Fictions automatiques. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fictions automatiques. Afficher tous les articles

lundi 7 juillet 2008

Parce que c'était Garett, parce que c'était Elbertina

Ah! Ce n'est pas la première fois que cela lui arrive.
Mais là c'est particulièrement intense, Elbertina DOIT se taire : nonononononononon, elle n'est pas amoureuse, jamais de la vie. C'est pas son genre. Elle peut dire comme L.F. Céline :"L'amour, c'est l'absolu mis à la portée des caniches", ça la fait même pas rigolée, juré, craché, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer!
Sauf que la pauvre Elbertina, en enfer, elle y est déjà.
Parce que farouchement, elle aime Garett. Elle arrive des fois à faire juste assez semblant pour croire elle-même que c'est pas le cas (enfin presque...)
En plus, Garett - même s'il jurera devant tous les dieux le contraire - il aime bien qu'on lui mente et s'il ne se retenait pas, il dirait : " Oooh Elbertina mens-moi, oh oui plus fort, encore" mais non il peut pas faire des trucs comme ça, c'est dégoûtant, mais enfin, voyons.

Alors elle, tu vois, elle racle le parquet avec ses dents, l'amour est comme une gargouille qu'elle aurait avalé, et putain ça pèse une tonne.
Elle dit sans rien dire, la pauvre, et c'est épuisant, elle qui est à plus à l'aise dans de gros sabots plutôt que juchée sur des talons aiguilles.

Garett est un habitué des messages sibyllins, et il la submerge de textos toute la journée (si ça c'est pas de l'amour, c'est de la rage, se dit Elbertina, ou peut-être bien les deux!), ces textos semblent tous annoncer le Grand Schelem du Mal, l'Apocalypse, Armageddon, la fonte accélérée des glaciers, ou tout ça en même temps. Non en fait, Garett souffre ou est en joie, ce qui ne mérite rien de plus qu'une consécration universelle.
Elle répond en tremblant, de peur qu'il ne lise entre les caractères l'amour qu'elle ressent pour lui. L'omniscience de Garett n'a jamais été remise en question, après tout.

Et puis, il n'y voit que du feu! Du feu, ah! S'il le voyait ce feu qui la consume, ah!

Parce qu'Elbertina est comme ça, elle fait des blagues comme ça, vachement drôles, et qui la font rire qu'à elle.
Quelle force de la nature!

Des fois, Elbertina et Garett se retrouvent dans la même pièce. Et même dans le même lit.
C'est le cas, ce soir.
Elle l'écoute parler de gens dont elle se contrefout complètement, elle se dit qu'elle préfère les messages auxquels elle ne comprend pas grand chose.
Garett est un poète, ça excuse tout (même si Elbertina pense secrètement qu'elle est bien meilleure que lui. Elle ne le dit pas, il pourrait se sentir castré/ decidé de ne plus manger que du riz en signe de protestation / cessé la seule activité à peu près intéressante de sa vie)
Garett est un poète, mais il a peur des femmes.
Tandis qu'Elbertina rêve aux poèmes d'Eluard, Garett lui raconte son désir de ne plus jamais avoir de rapports sexuels de sa vie. Le sexe, c'est sale et ça ne sert à rien (Elbertina penserait " comme ta poésie, ducon" si elle s'en laissait le loisir)
"Le sexe, ça n'a pas de sens, c'est un frottement pervers puisqu' absurde, une erreur de la nature, je veux être un pur esprit, dépasser les contingences du corps, je veux être libre!"

Quelques heures plus tard, Elbertina, les yeux grand ouverts, écoute Garett respirer. La gargouille se fait un peu moins digeste. Sa main parcoure une distance qui lui parait infinie, et puis l'air de rien, les mains se rejoignent, les caresses s'échangent, se délient...
Mais alors, comme il faut faire comme si l'on ne faisait rien PAS VU : PAS PRIS, c'est méga ennuyeux de la mort de l'art.
Elbertina se demande donc ce qu'elle fiche là... Et puis elle se souvient : l'amour! Elle finit donc par se confier à Garett, dans un accès désespéré d'espoir hystérique : "tu sais Garett je crois que j'ai des sentiments pour toi, je crois que je t'aime Garett, vraiment! JE T'AIME, BORDEL, TU COMPRENDS ?"
Alors Garett lui dit, furieux :
"QUOI? Mais je croyais que tout allait bien entre nous! Que tu étais avec moi pour ce que j'étais! Je suis DECU, terriblement DECU. Tu me trahis, Elbertina, tu fais de moi un homme et maintenant, tu jettes tout ça à la poubelle, tes sentiments sont rien, Elbertina, c'est RIDICULE. Je ne veux pas m'abaisser à ça, je ne peux plus te voir, PUISQUE TU M'AIMES, TOUT EST FINI ENTRE NOUS!"


Deux jours plus tard, Elbertina reçoit un sms de Garett: "oh le chant des oiseaux remplit mon coeur d'une douleur paradoxale mais néanmoins insouciante et éthérée, j'avance seul dans un paysage de tourmente idolatrée par la musique des anges déchus de la nostalgie, ignoré par les autres, ces ignorants infatués de leur propre gargarisation; c'est mon destin"

Et c'est reparti pour un tour, se dit-elle en soupirant.


..............

***Ceci est un message de l'amicale des bloggueuses en Poitou Charentes militant pour.***

Merci à Sygne et à Abs de m'avoir encouragée à écrire un truc pareil , hahhaha, et non merci au Bob qui m'a permis de le faire, re hahahaha


jeudi 6 mars 2008

Elsa (5)

Elle est assise au fond de la salle, enfonçant son opulence avec béatitude dans le fauteuil de velours rouge.

La maladie n'est pas loin, à lui mettre l'esprit coupé en quatre, mais en une espèce de miracle, elle a retrouvé quelque peu de sa conscience, de sa liesse.

Elle doit soutenir celui qu'elle aime, le voir dans la lumière avant qu'elle n'entre dans l'ombre - elle se dit ce genre de choses, oui, avec un peu d'ironie et de la tendresse, plus pour elle-même que pour lui.

Elle sait qu'elle s'est mal comportée, qu'elle l'a convoqué à sa colère, à cette rage qu'elle se trimballe partout, qui masque moins sa peur qu'elle ne le pense. Elle a dit des mots plein de hargne, des phrases irréversibles : Des tas d'accusations proférées à tort qui ne l'ont pas le moins du monde soulagées.

Elle sourit parce que ce serait tellement surprenant qu'elle ait raison qu'elle ne comprend plus ce que sa tête s'efforce de nuancer avec ses à tort, comme si elle repassait au stylo rouge accusateur certains méandres de sa pensée.

Dans la pénombre, elle perçoit à travers ses yeux fermés la différente luminosité des images qui défilent, elle sent la peur rôder, même si les médicaments l'émiettent considérablement.

Pour qu'elle retrouve son unité, pour qu'elle l'affronte, il faudrait qu'elle parte à sa recherche comme le Petit Poucet l'aurait fait.

Elle pousse un soupir, elle est bien trop fatiguée.

Et puis, elle devine sa présence dans l'ombre, elle sait qu'il est tendu vers son discours, vers les yeux des spectateurs. Il parlera comme il sait si bien le faire. Et à cette idée, elle se sent envahie par un immense sentiment de repentir et de désarroi...

Pourrait-il l'aimer encore? L'a-t-elle trop abîmé?

Son cœur bat plus vite et elle suffoque presque, lorsqu'un main secourable vient attraper la sienne.

Elle qui se croyait seule! Mais non... Elsa est assise à côté d'elle. Ah! La pauvre gosse...

On dirait qu'il y a quelque chose de brisé chez elle : elle semble abriter une pièce qui renferme un trésor fabuleux, mais dont la poignée serait cassée. On pourrait regarder pour le trou de la serrure pour s'en faire une idée... Mais même Elsa n'ose pas.

Hortense pourrait lui dire ce genre de choses mais elle a perdu la manière, avant de les avoir perdues toutes.

La lumière se rallume... Et les applaudissements grossissent tandis que Simon entre sur scène.
Elle n'en croit pas ses oreilles quand au bout de quelques minutes, elle l'entend prononcer son prénom, Hortense comme étiré dans un sourire, une reconquête, une grâce.

Elsa l'aide à se lever et l'accompagne jusqu'à la petite estrade.

Et devant cette centaine de personnes, Simon se prend à l'écraser de mots de dépit, et de haine.

Elle se laisse tomber sur la scène, estomaquée, elle ferme les yeux, et couvre ses oreilles de ses deux mains bien qu'elle ne comprenne déjà plus un traître mot de ce qu'il dit.

Il ne lui laisse plus aucun répit et continue à lui assener sa terrible justice sans qu'elle ne puisse se défendre. Seule Elsa à ses côtés la soutient, tandis que le public peut la voir, rouge de pleurs, bavant et gémissant une souffrance qu'elle ne peut pas endiguer.

Puis tout s'efface sans qu'elle sache comment, les bruits et la lumière s'éloignant doucement jusqu'à se taire.

***

Elsa était en train de préparer la salade quand Hortense vint la voir et lui dit : "hier j'ai rêvé de toi, et il y avait mon mari aussi, qu'il était beau!"
Elsa sourit et l'embrassa.

samedi 23 février 2008

Elsa (4)


Ou comment le
Bob entra dans sa vie... (Merci à Mal Femmée, pour cette analyse indescriptiblement précieuse - mon correcteur orthographique aurait plu à Lacan, il corrige "indescriptiblement" en "indescriptible ment")



Elsa était en cuisine quand il entra, si bien qu'elle ne se rendit pas tout de suite compte à quel point il était grand - il devait mesurer plus d'1m90. Elle ne s'en aperçut qu'au moment où il partit, elle vit ce long corps, qu'il dépliait à chaque fois comme s'il eut appartenu à quelqu'un d'autre, se dresser devant elle, et levant les yeux, elle sut que c'en était fini du vide de ses pensées : il les habitait déjà.
Bien sûr, elle se trompait, puisque de tout ce qu'il lui apporterait, ce qui lui serait le plus substantiel, ce serait le fossé qui se creuserait entre elle et elle-même, entre chacune de ses pensées, par de minuscules interstices d'abord, par des entailles immenses ensuite...

Après quelques temps passés à ses côtés, il lui prit rapidement des envies de mordre l'air, à même l'invisible, de le déchiqueter avec sa bouche, ses dents, de le mâcher, de lui trouver un goût, aussi informe soit-il.

Il n'y avait cependant pas un seul mot, ni une seule image qui lui offrit la transparence, ce doux rêve un peu idiot, obscurément ironique.

Elle avait fini par se plier à l'image de la dette mondiale, à mesure qu'elle tombait amoureuse, elle était exponentiellement déficitaire.

Il avait commencé par lui écrire quelques mots anodins sur une serviette en papier d'une écriture élégante, un peu féminine ; et cela, sans qu'il se donnât la peine de lui laisser un numéro de téléphone.

Et elle avait guetté son retour, sans se l'avouer, s'efforçant de faire comme si rien n'avait changé, essayant d'ignorer ce mouvement en elle, de ne pas trop admirer cette trace aléatoire qui n'obligeait pas de réponse, sa liberté...

Elle aurait pris rapidement conscience qu'il s'agissait d'une prison plus qu'autre chose, d'un refus désespéré de s'attacher, que sous la beauté du geste, se dissimulait une angoisse de vivre rapace, un instinct mortifère, si elle n'avait pas eu en elle-même le besoin profond d'être niée.

Car, déjà, dès les tous premiers instants, il contestait son existence à elle en ne lui permettant pas de lui répondre, et il continuerait à l'ignorer, comme il récuserait la véhémence de son désir pour lui, l' âpreté farouche avec lequel elle voudrait s'amarrer à son corps. Il ne se dresserait jamais plus à ses yeux, et son sexe qu'elle ne sentirait que de rares fois dans son ventre, avec tout le désespoir écœuré qu'il saurait lui transmettre, ne comblerait jamais les blessures qu'il lui infligerait.


Pourtant, à ce moment-là, Elsa s'ignorait elle-même, refoulant au loin l'orage, elle en captait seulement l'intensité, qui la réveillait, lui faisait éprouver le monde de façon indiciblement plus vive, en lui promettant une existence dont les saillies seraient sûrement plus incisives mais aussi infiniment plus brillantes.



jeudi 21 février 2008

Elsa (3)

Elle travaillait dans un restaurant. Elle y volait de la nourriture qu'elle fourrait dans sa bouche maladroitement, en faisant bien attention à ce que personne ne la remarquât.
Elle aimait l'odeur des oignons frits, des légumes. Elle mettait beaucoup de cœur à ce que cela soit parfait.
Elsa avait fait des études littéraires, avant que cet emploi dit alimentaire (si elle s'était amusé à l'époque de ce jeu de mot, il ne la faisait guère plus sourire, maintenant), devienne son emploi, son rôle à jouer.
Dans ce bui-bui où elle travaillait, il y avait des personnages hauts-en-couleurs, dont elle caressait un jour de faire le portrait dans un roman.
La belle-sœur du gérant que celui-ci avait recueilli après que son frère l'ait abandonné et soit parti vivre en Inde était devenue à moitié folle, elle était grosse, et ses cheveux pendouillaient lamentablement de chaque côté de sa tête, sur laquelle prolifèraient des boutons d'acné malgré ses 34 ans ; elle portait, de plus, sans arrêt un t-shirt toujours sale qu'elle s'était fait faire dans une boutique spéciale, avec la tête d'une égérie des années 80, illustre inconnue à présent, à la choucroute glacée, et au teint de plâtre. Hortense expliquait souvent à Elsa, que si elle portait ce t-shirt, elle savait que lorsque son mari reviendrait, il ne pourrait pas échapper à sa beauté, celle intérieure, dont elle forçait le reflet sur son buste.
Le patron lui-même se donnait des airs de mafieux, bien qu'il n'ait jamais eu de précédent italien dans sa famille, Elsa pensait même qu'il n'avait jamais dû en voir un de sa vie. Mais, dans sa tête, il suffisait d'avoir vu le Parrain pour être submergé par cet univers périlleux, aux confins de l'honneur et du grand-banditisme. En ces années, l'influence même que provoquait ce film sur certains était devenu un cliché, une blague de bon aloi, et tout le monde le trouvait très sympathique, malgré son excentricité.
Quand on lui disait qu'il aurait dû placer Hortense dans un asile pour fous, il répondait invariablement "hé qu'est-ce que tu veux, c'est la familia, je peux pas."

Elsa avait en quelque sorte trouver sa place dans cette confusion, elle pouvait se fondre, et qu'on l'oublie quelque temps, quand plus aucun client ne venait manger. Elle savait bien qu'au fond si le restaurant tournait, c'était grâce à elle, à son travail silencieux et appliqué, et elle pouvait se dissoudre dans le sentiment d'être indispensable, qui lui était si précieux.

Ce jour-là, elle aurait donc payé très cher pour qu'il ne franchisse pas la porte.

mardi 29 janvier 2008

Elsa (2)





Elsa avait à peine quatorze ans quand c'est arrivé. Elle aurait aimé dire qu'elle ne savait pas, qu'elle était innocente. Mais ce n'était pas le cas, et après tout, elle l'avait même bien cherché.

Elsa n'était pas aimée des autres, ni même appréciée. On se servait d'elle, de sa gentillesse, et elle s'en rendait bien compte.
Elle se disait que le fait de savoir - secrètement - qu'on l'utilisait, faisait d'elle quelqu'un de plus beau, une personne plus rare, puisque prête à un sacrifice douloureux pour des êtres qui ne le méritaient pas.
Elle en avait pourtant assez d'être un objet sans épines, elle voulait s'armer, que les autres y perdent leurs plumes au passage.
Elsa n'était pas un ange, mais elle était orgueilleuse et ainsi infiniment faible.
Elle avait déjà lu Les Liaisons Dangereuses et nombre de romans qui mettaient en scène l'ahurissant pouvoir des femmes dans le jeu de la séduction. Elle avait senti en elle quelque chose s'ouvrir, et s'extasier.
Elle voulait plus que tout être détentrice de ce don.
Elle s'imaginait piéger un homme, le pousser jusqu'à la chute, lui tendre ensuite une main secourable, et une fois qu'il serait debout devant elle, le regarder de tout le dédain enamouré dont elle serait capable.
Elle savait également que ce n'était pas de son âge ni de celui des garçons qui faisaient partie de son entourage.
Elle regardait son corps se transformer lentement, et elle trépignait d'impatience et de rage.
Ses règles apparurent et sa poitrine grossit, presque à vue d'oeil.
Elle regardait souvent ses seins dans la glace, en essayant de percer pour la première fois le mystère de sa féminité.
Etait-ce là dans ces globes frémissants sous sa nouvelle respiration, plus profonde, plus ample, plus assurée qu'elle trouverait le tout premier moyen de se faire remarquer?
Le temps passait et elle s'occupait à faire semblant d'être toujours la même, toujours une enfant docile et effacée.
Elle apprit qu'aux vacances de printemps, une de ses tantes viendrait, accompagné de son cousin, âgé de 18 ans.
Elsa y vit un signe du destin, il était le premier qu'elle chasserait, sa première proie.
Le soir où ils devaient arrivés, elle passa beaucoup plus de temps que d'accoûtumé dans la salle de bain. Il fallait choisir sa tenue avec soin, si elle voulait le posséder au premier regard.
Elle mit une espèce de robe rose qui, suffisamment transparente, laissait entr-apercevoir le bout de ses seins.
Elle se dit "voilà la première de mes promesses, mais qu'il ne soit pas assuré que je la tienne".
Au moment où elle entendit les coups sur la porte d'entrée, elle attendit quelques secondes, puis sortit, et les salua.
Au premier coup d'oeil, elle sut qu'il tomberait dans le traquenard, ses yeux enfoncés, sombres s'étaient illuminés à sa vue. Ce qu'elle ne voulut pas remarquer, c'était le rictus haineux qui avait saisi sa bouche.
Ses parents la rappelèrent alors à l'ordre, il était temps d'aller dormir.
Deux jours plus tard, ils se retrouvèrent sous sa garde, Elsa avait minaudé l'air de rien, et elle savait qu'imminement quelque chose se produirait.
Elle ne s'attendait pas à ça.
Lentement, il approcha son bras de son entre-jambe. Comme elle était quand même curieuse, elle le laissa faire. La vision de son bras couvert de poils noirs resterait à jamais gravé dans son esprit.
Il faisait une chaleur écœurante, et une espèce de torpeur immonde et visqueuse s'abattit sur elle, sans qu'elle ne puisse rien faire.
A son propre jeu, elle venait de perdre. Parce que bêtement, elle n'en connaissait pas toutes les règles.

Elle commença à prendre du poids, et quand son père mourut, un an plus tard, rien ne put plus stopper cette ascension.

Elsa porte ainsi son corps comme la mémoire de sa faute, de son échec mais aussi comme la plus sûre des protections contre les regards qu'elle a tant cherchés.

C'est la bouée qui ne la sauve de personne d'autre si ce n'est d'elle-même.

mardi 15 janvier 2008

Elsa (1)


La laideur des murs n'attirait plus son attention. Allongée sur son lit, Elsa cherchait à percer un mystère qui la laisserait souveraine, femme parmi les femmes. Elle observait sans sourciller les échappées de son ventre, montant et descendant sous le coup de la respiration, sans qu'aucune irrégularité n'y soit perceptible. C'était peut-être ça le plus dérangeant, l'absence d'accrocs alors que tout en elle veillait au déchirement. Elle regardait les lézardes qui sévissaient sur sa peau, certaines récentes, encore sanguines, d'autres atténuées depuis longtemps, des traces luminescentes des outrages qu'elle avait fait subir à son corps, comme autant de mises à mort banales et quotidiennes. Elle en était fière maintenant, fière de cette mémoire si fraîche en ses jeunes années, si candide mais déjà tellement présente, finement gravée. Il y avait aussi l'ombre de la honte quand parfois seule, elle hésitait à se déshabiller devant une glace. Accompagnée d'un amant, elle se dévoilait comme on se débarrasse d'une mauvaise pensée, refusant de se laisser arrêter par une fausse pudeur.


Elsa s'ingéniait à paraître plus âgée qu'elle ne l'était. Comment mieux dire que par le corps la douleur et la fatigue d'exister? L'exigüité de ce désir, qu'elle transportait bonnant malant comme on soupire sur sa croix en la redressant, lui permettait de garder une dignité face à bien des visages hostiles, voire effrayés. Dans le fond, là où s'efface le sens de nos actes, elle souhaitait simplement la mort mais parmi les vivants, elle serait ainsi élevée à son tour, comme si perdant le privilège de la vie, elle trouverait enfin ce qu'elle cherchait, la grâce, selon elle, étant la plus juste réponse que l'on puisse offrir à la disgrâce.


Voilà que les premiers rayons du soleil tâchaient ça et là en éclats lumineux son mobilier usé. Elle éteignit sa lampe de chevet, il était temps de se lever, de préparer du café, de se plonger dans une nouvelle journée qui serait semblable aux autres et infimement différente, la ronde de ses pensées, elle le savait, interrompue sans cesse par le souvenir glacé et désespéré de son père, et de l'anniversaire de sa mort.


Déjà cinq ans, avait-elle pensé en franchissant la porte, en insérant la clé dans la serrure, en la tournant deux fois, déjà cinq ans, articulait-elle silencieusement en syllabes bien distinctes. Un vide immense, depuis. Son père, seule figure véritablement aimante de son entourage, ses yeux rieurs, la douceur et la fermeté de ses bras quand il la soulevait petite et même moins petite. Elle se dit avec une sorte d'écœurement apitoyé pour elle-même qu'il aurait bien du mal à la porter maintenant. Mais c'était avec lui qu' elle aurait dû apprendre à se fortifier et à s' adoucir face aux épreuves, face aux gens, c'était auprès de lui qu'elle aurait pu trouver l'écho de sa propre existence. Et voilà que celle-ci s'était dispersée au même moment que ses cendres. Et que plus rien ne semblait tangible. Elle aurait à supporter ce soir les sanglots de sa mère au téléphone, rien d'extraordinaire cela dit, la complainte du jour gagnerait simplement un peu plus en intensité, et ce chapelet de mots rabâché mille fois ferait mourir cette journée dans une belle irréalité douceâtre, insupportable.


lundi 17 décembre 2007

I'm Not There

Ses yeux brillent. Tu connais bien ça, toi, la douleur de l'autre, le cortège frissonnant des ombres, le regard perdu, la liasse de débris en éventail dans chaque main, à agiter, meurtrie, désespérée.
Peu de mise-en-scène, on se suffit à soi-même.
Ce que je sais et que tu ignores, ça n'est rien, sinon les étoiles, sinon la guerre, sinon la paix.
La lutte est toujours secrète, elle est toujours intérieure, elle se nourrit de nos ambivalences, nous sommes le grand monstre assoiffé de sang et de miel.
Qui peut laisser couler l'or sans y tremper un doigt pour en sentir la consistance, qui peut se désintéresser de lui-même au point qu'ensuite il ne porte pas ce même doigt à la bouche?
Alors, ça y est, les larmes coulent.
Elle est là, l'émotion, la tangente, le réveil brutal et incertain.
Mais cela fait partie d'un tout, et toi et moi, nous le savons, nous la connaissons, la longue mélopée déchirante, les accents toniques, les sanglots à contre-temps.
Permets-moi d'écourter un tant soit peu, il y a des refrains qui m'écœurent, qui pèsent sur ma poitrine, comme une masse visqueuse, un monolithe connu et reconnu (qui fait la sourde oreille).
Alors voilà que tu n'as rien à dire, que tu te tais, que tu te laisses ignorer, toi et ta prétention, toi et ton orgueil, ta solitude qui se voudrait plus ajustée, cousue-main, ciselée : une solitude infiniment baroque.
Et tu me regardes, voilà, regarde-moi, avec ces beaux yeux brillants que je t'envie, dans cette glace qui ne me réfléchit pas mais qui m'annule, qui ne m'engage plus à rien sinon à être toi.

Qu'est ce que ça vaut d'être fasciné par son propre reflet ?

L'assurance que je est un autre.

samedi 1 décembre 2007

Baby On The Plane

.

Lisa Germano - Baby On The Plane

Je gravissais péniblement le chemin de terre tandis que lui, plus haut déjà, cueillait ça et là les odeurs de bois mouillé, d'herbe fraîche, de champignons - toute la panoplie automnale de senteurs, qui m'était tristement interdite par l'étroitesse de mon souffle.

Ca sonnait comme une bonne idée, cette escapade champêtre. Je voyais à ses yeux, quand il se retournait quelques fois pour me sourire - et se moquer un peu de moi, qu'il allait indolemment puiser dans quelques souvenirs d'enfance rieurs et limpides.

La nostalgie est courte souvent, elle trouve vite son point d'ancrage, pour peu que l'on sache le deviner, et c'est là que l'on aperçoit ce nœud, le nœud d'émerveillement, et bien que l'on dise vouloir le délier pour comprendre, on le contemple comme un beau mystère, sans même oser tirer sur un de ses fils, de peur qu'il n'en reste rien.

Arrivés en haut de la côte, décelant que ma respiration se faisait plus régulière, il reprit la conversation restée en suspens quelques mètres plus bas.
- De toute façon, lui, il a toujours souffert d'un certain manque de sensibilité.
- C'est ironique ce que tu dis là.
- Quoi?
- Ben, le fait de se retrouver en proie à la douleur parce qu'on ne serait pas assez sensible, pas assez réceptif...
Il eut l'air de réfléchir quelques temps.
- Tu es très touchante, tu sais.
- Non, je suis différente, ça n'est pas exactement la même chose. Et tu verras, on s'en lasse vite.
- Franchement, qu'est ce que tu peux être prétentieuse des fois...
- Ah, tu vois?

Il prit ma main et en grandes enjambées quitta le chemin pour s'enfoncer dans les bois. Avec infiniment de douceur, il m'allongea sur un lit de feuilles mortes et m'administra quelques baisers enflammés, pour entrer ensuite en moi en un bref et vif mouvement. Je le laissais faire pendant quelques temps, puis l'obligeais à se retourner, grimpant sur lui, non pas pour, comme on peut lire ça et là maintenant grâce à la libération sexuelle des femmes, me procurer un orgasme, mais parce que je commençais à avoir sérieusement froid aux fesses. Cela parut lui plaire et l'affaire fut, dès lors, rondement menée.

Nous nous relevâmes sans grandes pompes, sur son visage flottait cet air léger, émoussé, que j'adore et qu'il a toujours après que nous ayons fait l'amour.

Nous rentrâmes ensuite, un peu silencieux, riant de temps à autres des tâches de lumière qui apparaissaient sur le sol, du chant des oiseaux.
La nuit tombait doucement.

Quelques amis étaient venus nous rejoindre dans cette maison que me prêtait mon père quand il n'était pas là.
Jouant des coûteaux et des fourchettes autour de cette raclette gargantuesque, le vin rouge progressait lentement sur les visages, animant nos joues d'un rose éclatant et nos bouches de paroles légères, parfois sarcastiques, de fous rires et autres gourmandises de nos belles amitiés.

Je restais un moment devant la cheminée où brûlait tranquillement un feu de bois tandis que tout le monde était allé se coucher.

J'allais plus tard m'étendre à ses côtés, il se retourna en grognant un peu et passa son bras autour de moi.

Je soupirai, les larmes aux yeux, il ne se passerait donc jamais rien?

Cette nuit-là, je fis un rêve étrange. Je me retrouvais à bord d'une espèce de vaisseau spatial. Je me voyais moi, face à la baie vitrée, regarder l'immensité de l'univers, et ensuite, réintégrais mon corps pour admirer le vide où s'étalait, immense, une forme scintillante, incroyablement belle, à la fois immatérielle et compacte, qui s'étirait pourtant d'un jaune dorée, puis brun, jusqu'à se perdre dans un bleu veloûté tirant sur le violet.
Et c'est ainsi que l'évidence m'empoignait. Voilà tout ce qu'il restait du monde, de la Terre : une ecchymose fânée.

Etait-il de bon goût de se demander contre qui le coup avait-il été porté?

vendredi 23 novembre 2007

Dé-boire

J'imaginerai bien une fille aux traits énergiques (quoique ça puisse bien vouloir dire).
J'illuminerai son désir en frasques idiotes, aux illuminations subtiles.

Elle pourrait dire à ses amants : " Le désir, c'est la sensation imparfaite de l'autre, et une sensualité, même maladroite, en est parfois une de ses plus belles expressions."

Elle fendrait l'air de ses bras, aveugle : Elle aurait émietté la lucidité, couchant sa colère sur un lit de neige et de gaze.

Et comme on fait son lit, on se couche, elle aurait chevauché en sueur bien des rages, impérieuse et désespérée.

Elle redouterait par dessus tout la trahison, l'ineffable, celle du réel.

D'appréhensions naïves en abandons débonnaires, elle aurait craché sur tous ceux qui l'auraient approchée.

Comme arme, elle n'aurait après tout qu'un désert, construit pièce après pièce, à traverser seule.

Une maison vide, dont l'orage aurait été éventé.

Dans l'espace de ses bras, elle en aurait accueilli l'effondrement final, pour mieux s'y faire.

Et dans une ombre rescapée, bienveillante, elle aurait alors noyé son désir d'enfant, son enfant.

Sa soif.

mercredi 3 octobre 2007

M.D.

Ce type-là quand je le vois, ça me fait des fourmis dans le bas-ventre, je te raconte même pas. Il a des yeux, d'abord d'un bleu glacial, avec de temps à autre, un sourire narquois qui perce, ça m'électrise direct de bout en bout.

Y'a peu de mecs comme ça avec qui on se dit qu'on pourrait/devrait être une garce, laisser parler le sarcasme, l'ironie froide pour un résultat bien plus sensuel qu'il n'y paraît.

Il s'agit d'une joute, que je suis au mot à mot, en espérant pouvoir la vivre au corps à corps.

La lucidité, l'honnêteté crue, ce sadisme ambigü, ça me fait exploser les hormones, mais alors laisse tomber...

Mes jambes tremblent dès que je l'aperçois, mais même pas il me capte le mec.

D'ailleurs, j'essaie même pas de lui parler, j'ai trop l'impression d'être transparente.

Mon désir est comme drapeau fièrement dressé qui rêverait d'être en berne.

Je ne veux être qu'envahie, conquise, connaître cette magistrale défaite...

Repue de cynisme et de sexe comme un vieux gros chat se repaît d'avoir vécu, devant un joyeux feu de bois.

Oui, oui, j'avoue.

Je veux coucher avec le Docteur House.

Mais, à mon avis, en vrai, le secret, c'est sa canne.